« Si j’exprime ce que je veux, il va me trouver « trop ». »
Certaines femmes se reconnaîtront dans cette phrase car elles ont parfois réprimé des intérêts et des réactions considérées comme typiquement “féminines”, validé des attitudes qu’elles trouvaient dégradantes avec un air détaché, et si elles ont quand même osé exprimer du mécontentement, c’était de façon plus soft que ce qu’elles auraient voulu.
Le phénomène des « Cool girl » n’est pas nouveau, mais l’ère numérique a accéléré leur mise à l’index. Nous pointons du doigt le désir féminin d’être validée par le regard masculin, mais nous oublions de questionner la structure qui rend cette validation si nécessaire.
Le coût de la performance parfaite
Elles se disent « pas comme les autres filles » (NLOG), elles aiment le football et la bière, elles ne sont « jamais reloues » et surtout, elles n’ont besoin de rien pour impressionner un homme. Elles sont les archétypes de la « Cool-Girl » et de la « Pick-Me ». Sur les réseaux sociaux, ces figures sont moquées, critiquées, et jugées complices d’un système. Mais si ces comportements n’étaient pas tant une preuve de trahison qu’un réflexe de survie dicté par des décennies de patriarcat ?
Une complicité masquée ?
Pourquoi la « Cool-Girl » est-elle critiquée et moquée ? Parce qu’elle est perçue comme l’outil le plus efficace du maintien patriarcal.
Elle adopte des standards masculins pour se démarquer des autres femmes, considérées comme « trop émotionnelles », « trop exigeantes » ou « trop compliquées ».
Le célèbre monologue de Gone Girl (2014) dépeint la « Cool Girl » comme un fantasme masculin : « Je m’épilais le maillot à mort, je buvais des bières en cannette devant les films d’Adam Sandler, je mangeais de la pizza et gardais une taille fine. » Elle est la femme sans besoin, sans conflit, et surtout, sans sororité.
Cette performance instaure une guerre invisible entre les femmes, où la validation masculine est une ressource rare à obtenir au détriment des autres. C’est la définition même de la “Pick-Me”. Le Urban Dictionary en propose la définition suivante : « Une fille qui fait tout ce qu’elle peut pour impressionner les garçons et leur notifier qu’elle n’est pas comme les autres filles (…) et se moque des filles en recherche d’attention.” La « Pick-Me » n’est pas seulement celle qui cherche l’approbation d’un homme ; elle est celle qui rompt le pacte de la sororité pour y arriver.
L’enjeu social derrière ces archétypes (Cool girl, NLOG, Pick-Me…) est la rupture de la solidarité féminine. Le système patriarcal encourage cette rupture : si les femmes sont occupées à se comparer et à rivaliser pour l’attention masculine, elles ne font pas bloc. L’archétype « Pick-Me » devient ainsi le symptôme d’une société qui a si peu de place pour l’authenticité féminine que l’auto-dénigrement des autres est perçu comme une stratégie viable pour s’élever.
Le conflit intérieur de la « Cool-Girl »
Au-delà de la critique sociale, ces comportements révèlent un profond conflit intérieur. Ces figures ne sont pas des blocs de mauvaise foi, mais des corps traversés par des instructions contradictoires : se rendre désirable tout en s’effaçant, exister sans déranger. La misogynie intériorisée n’est pas un choix conscient, mais un héritage transmis, répliqué, parfois muté, au fil des générations.
Le fait d’adopter un masque comme la « Cool-Girl » est un mécanisme de dissociation. C’est un décalage entre le soi authentique (celui qui a des besoins et des émotions) et le soi social (celui qui doit performer la légèreté pour être accepté).
- Ce phénomène est lié au concept de la Dissonance Cognitive. La personne est forcée de maintenir deux croyances contradictoires (1. Je suis une femme, 2. Les caractéristiques féminines sont perçus faibles ou inférieures) et résout cette tension en rejetant sa propre identité ou celle des autres femmes. La misogynie intériorisée est directement corrélée à un sentiment d’insécurité et au besoin de se conformer aux rôles de genre rigides.
Ce conflit psychologique s’observe par exemple dans le trope romantique du « sexe sans attache » (popularisé par des films comme Sexfriends / No Strings Attached). L’héroïne s’y efforce d’être la « Cool-Girl » sans engagement, mais ses vrais désirs émotionnels finissent toujours par ressurgir, prouvant que le masque est lourd à porter. En dehors des films, dans les relations amoureuses on retrouve aussi cette injonction d’être “détaché”. Alors on s’autocensure (on efface le pavé qu’on avait écrit qui expliquait comment l’autre nous avait blessé), on se régule (on choisit nos mots consciemment pour pas paraître “trop” intelligente, émotionnelle, ou tout simplement folle). Cette attitude est encore une fois régie par le regard de l’autre. La femme fait reposer sa self-esteem sur la perception cool que ses partenaires ont d’elle, et pas sur la légitimité qu’elle accorde à ses émotions.
Un Mode de Survie Inconscient ?
L’hypothèse la plus clémente est que la “Cool-Girl” et la “Pick-Me” ne sont pas nées d’une volonté de nuire, mais d’une adaptation silencieuse, un pli pris très tôt pour continuer d’exister sans être rejetée. Pendant des siècles, l’autonomie et le succès d’une femme passaient par son adhésion aux attentes masculines. La « Pick-Me » est l’héritage de cette nécessité, une tentative désespérée de gagner de l’influence en jouant selon les règles imposées par la domination masculine. C’est le résultat d’un conditionnement social : si je ne suis pas « Cool-Girl », je suis « hystérique ».
L’Émergence du Contre-Mouvement : Réinventer la Sororité
Face à l’épuisement de cette performance, la génération actuelle voit émerger des tendances qui appellent à l’authenticité.
La tendance actuelle de la « Raging Bitch » (la « chienne enragée ») est une réponse directe à l’injonction d’être « chill ». Elle valorise l’expression sans filtre de la colère, de la frustration, des besoins, et des émotions, même si elles sont « inconfortables » pour l’autre. C’est un refus de la performance de légèreté. Ce mouvement dit : j’ai le droit d’être compliquée, exigeante, et de ne pas être d’accord.
Mais ne serait-ce pas une nouvelle étiquette pour un nouvel idéal féminin ?
Démonter la figure de la Cool-Girl n’a de sens que si l’on cesse d’en faire une ennemie. Car au fond, il n’y a pas d’un côté les “bonnes féministes” et de l’autre les “traîtresses”. Il y a surtout des femmes qui ont appris, très tôt, que leur survie sociale passait par l’adaptation, la retenue, la comparaison. La rivalité féminine n’est pas une déviance individuelle, mais un effet secondaire d’un système qui a toujours eu intérêt à voir les femmes divisées.
L’épuisement de ce masque social est aujourd’hui manifeste, et la véritable révolution passe par la solidarité féminine. Si elles cessent de se voir comme des rivales pour une ressource rare (l’attention masculine) elles coupent la racine du phénomène « Pick-Me ». La voie de l’authenticité ne peut être pavée que par un pacte de sororité renouvelé, où l’on arrête d’utiliser des étiquettes pour se juger et se diviser.
Au fond, les femmes sont toutes, à des degrés divers et souvent inconsciemment, victimes du même système qui les pousse à les conformer ou à les opposer les unes aux autres. Le véritable contre-mouvement est de reconnaître que le problème n’est pas la femme qui « joue le jeu », mais le jeu lui-même.
L’issu n’est donc plus d’être perçu comme “cool”, “engagée”, “chill” ou “enragée”, mais de se réapproprier le droit de se définir soi-même. De déplacer la validation de l’extérieur vers l’intérieur. Tant que la valeur dépendra d’un rôle à jouer, les femmes resteront coincées dans la performance.
L’enjeu n’est plus l’étiquette donnée par l’autre, mais celle que l’on se donne à soi-même.

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