« S’il ne m’envoie pas de message avant 18h, c’est fini. » Cette simple phrase, prononcée (ou pensée) par une génération entière, est le symptôme parfait de ce que l’on nomme la Situationship. Ce statut, à la fois proche de la relation et étranger à tout engagement, nous plonge dans un état d’attente perpétuelle. Mais ce jeu de la non-définition n’est pas anodin. Il est le miroir de nos peurs et un puissant piège psychologique.
L’Illusion de la Non-Linéarité : La Situationship, un faux-semblant de liberté
De prime abord, la situationship se présente comme une réponse moderne aux conventions. Elle défie l’idée que la progression amoureuse doit être linéaire et rigide : dater trois mois, être exclusif, emménager, se marier… Elle offre la liberté d’aimer selon ses propres termes, de se concentrer sur sa croissance personnelle tout en bénéficiant de la proximité et de l’intimité.
Mais le problème, c’est que la théorie ne résiste jamais à la pratique émotionnelle. On a beau se dire qu’on se « priorise » ou qu’on n’a « aucune attente », l’intimité finit par nous rattraper. On se retrouve responsable des sentiments de l’autre, on est déçu s’il/elle n’agit pas comme on l’espère, et au fond de soi, on sait qu’on souhaite un engagement plus profond. Toute cette période devient alors un combat acharné contre notre propre ego, une tentative épuisante de prouver qu’on mérite d’être aimé, malgré le déséquilibre de la relation.
Mais comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi ce phénomène devient-il de plus en plus présent ? Et surtout, pourquoi n’arrivons-nous pas à nous en défaire malgré la connaissance de notre situation ?
Pourquoi ce flou séduit-il autant ?
La Situationship est un marqueur d’une crise sociétale plus large : l’incapacité à s’engager dans la clarté. Mais avant d’être une crise, elle est un réflexe, née de nos nouvelles priorités et de la fatigue du dating.
Selon une étude récente (Meetic Europe / Ipsos.Digital, 2025), près de 42 % des célibataires français placent l’équilibre entre relation et projets personnels au cœur de leurs attentes, et 35 % priorisent leur développement personnel.
Autrement dit : la relation amoureuse ne rime plus avec fusion ; c’est un élément parmi d’autres dans une vie pluraliste (carrière, amis, loisirs, autodéveloppement). La situationship offre cette zone tampon confortable entre l’isolement total et l’engagement contraignant, répondant à l’injonction sociale d’être « chill » (détendu, sans attentes, voire même devenir une “cool girl”).
Toujours selon la même étude, près de la moitié des célibataires (49 %) ressentent de la “fatigue” face aux rencontres, un chiffre qui monte à 61 % chez les utilisateurs d’applications. La répétition des déceptions, la pression d’être proactif·ve, et les blessures liées au ghosting épuisent. Quand draguer devient un job, pourquoi s’engager ?
De plus, si le numérique a multiplié les occasions de rencontre, une grande étude internationale menée par l’Université de Wroclaw en 2025 indique que les couples formés en ligne déclarent, en moyenne, un sentiment d’amour et une satisfaction relationnelle légèrement inférieurs à ceux qui se sont rencontrés hors ligne. Le virtuel offre des promesses infinies, mais n’apporte pas nécessairement une vraie stabilité.
Le Piège des Styles d’Attachement
La prolifération des situationships témoigne d’une double injonction contradictoire : le désir fondamental de connexion et la peur intense de s’engager, de perdre sa liberté, ou de se tromper. C’est pourquoi tant de gens s’installent dans ce no-man’s-land romantique, accrochés à l’idée de « peut-être », tout en cultivant l’entre-deux.
Mais même en ayant connaissance de tout cela, pourquoi continuons-nous de courir dans les bras de l’autre dès qu’un effort est fourni ?
La réponse réside dans la psychologie de l’attachement. La situationship n’est pas aléatoire. Elle repose sur une dynamique inconsciente entre les individus aux Styles d’Attachement Insécurisés. Il est souvent vrai qu’une personne tire avantage de la situation (l’évitant) et que l’autre est piégée par elle (l’anxieux).
Le Profil Évitant : La Fuite de l’Intimité
L’individu avec un style d’attachement évitant privilégie l’indépendance et considère la proximité émotionnelle comme une menace à son autonomie.
- Comportement dans la Situationship : Il initie la relation, mais se retire dès que le lien demande de la vulnérabilité ou une projection dans le futur. La situationship lui est fonctionnel : il obtient les bénéfices d’une connexion humaine sans activer sa peur de l’emprisonnement. Cette stratégie est souvent mise en œuvre par des tactiques de maintien à distance : le Ghosting (cessation soudaine), le Benching (mettre la personne sur la touche, la contacter de temps en temps pour la garder en réserve) ou l’Orbiting (tourner autour de la personne sur les réseaux sociaux sans jamais engager de conversation réelle).
Le Profil Anxieux : La Quête de la Réassurance
L’individu anxieux est caractérisé par une peur intense du rejet et de l’abandon. Il recherche une proximité et une réassurance constantes.
- Comportement dans la Situationship : Il tend à s’accrocher à l’ambiguïté, investissant massivement en énergie et en temps, espérant que sa patience forcera l’autre à s’engager. Il est incapable de s’éloigner car il préfère l’espoir de proximité insécurisée à la certitude de l’isolement.
La raison fondamentale pour laquelle le profil anxieux reste piégé est le Renforcement Intermittent, un concept issu de la psychologie comportementale, largement étudié par B.F. Skinner. Ce mode de récompense variable, où l’affection ou la réassurance sont distribuées de manière rare et imprévisible, est le plus puissant pour maintenir un comportement d’attente. Chaque petite « miette » reçue après une longue période de silence valide l’attente et conditionne le cerveau à continuer d’investir de l’énergie, rendant la situationship paradoxalement plus addictive qu’une relation stable et prévisible.
L’Impact Élargi : Crise de la Clarté et Solitude Émotionnelle
L’entre-deux, c’est l’érosion lente. On investit du temps, du cœur, sans jamais exiger un cadre ni une promesse. La confusion règne : est-on libre ou emprisonné(e) ? Ami(e), partenaire, ou simple passe-temps ?
L’ambiguïté constante est un facteur de stress important. La Dre Bella DePaulo, experte en relations, a souligné que l’incertitude prolongée dans le statut d’une relation augmente les niveaux de cortisol (l’hormone du stress), affectant la santé mentale et le sommeil.
La situationship ne comble pas le besoin fondamental d’attachement. Elle maintient une illusion de sécurité émotionnelle qui, en fin de compte, exacerbe le sentiment d’isolement lorsque la relation n’atteint jamais la profondeur de l’engagement mutuel. Nous avons une connexion 4G, mais un lien émotionnel 56k.
Au-delà des considérations personnelles, la prolifération des situationships témoigne d’une transformation profonde :
- Revalorisation de Soi : L’engagement, trop souvent perçu comme une concession, est relégué au second plan au profit de l’épanouissement personnel. L’amour se privatise : il n’est plus la promesse d’un avenir commun, mais un instant suspendu, consommé comme un contenu d’application.
- Fragilité Économique et Sociale : La situationship est aussi un symptôme de la fragilité de notre époque. Dans un monde incertain, pourquoi construire un toit quand on ne sait pas si on gardera un travail le mois prochain ? Pourquoi promettre fidélité quand tout vous pousse à être mobile, flou, indéfini ?
L’étiquette de l’intention
Le phénomène des situationships nous interroge sur ce que notre société valorise réellement. Il est la preuve que des facteurs sociétaux, accélérés par la technologie et l’abondance des choix, ont facilité nos fuites primitives. L’abondance des partenaires potentiels nous a menés à la pénurie… d’intention.
La situationship révèle une peur collective : celle de l’engagement sincère et de la vulnérabilité. Sortir de ce piège exige d’adopter la Clarté Radicale : nommer la relation que l’on souhaite et accepter que l’inconfort immédiat de la rupture est toujours moins dommageable que la douleur chronique de l’ambiguïté.
L’enjeu n’est plus l’étiquette donnée par l’autre, mais celle que l’on se donne à soi-même.

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